Blog de Philippe Thalmann

Le "Nobel" d'économie 2018 - William Nordhaus

Comme l'autre lauréat Paul Romer, William Nordhaus a commencé par s'intéresser à la croissance économique, pas pour la remettre en question, mais pour argumenter que la croissance mesurée par le PIB ne garantit pas l'augmentation du bien-être (1973, avec James Tobin). Il est un peu le père de la "comptabilité nationale verte", cette comptabilité nationale qui prend en compte la dégradation de l'environnement et l'épuisement des ressources.

En 1975, Nordhaus publie "Pouvons-nous contrôler le CO2?", et en 1977, "Stratégies pour contrôler le CO2" (mes traductions), des papiers riches en innovations, avec lesquels il a planté des jalons utilisés encore aujourd'hui et qui méritent ainsi le titre de berceau de l'économie des changements climatiques:

  • Ce sont les premières publications qui formulent la limite pour le réchauffement à +2°, limite au-delà de laquelle cela devient dangereux parce que ce serait une température qu'on n'a pas connue depuis 100'000 ans
  • Ce sont les premières publications qui simulent un doublement de la concentration de CO2 (à partir de 330 ppm à son époque; NB: env. 405 ppm aujourd'hui); ce doublement de la concentration est resté longtemps le standard pour les simulations de réchauffement
  • Ce sont les premières publications utilisant un modèle d'évaluation intégrée – un modèle qui ferme la boucle activité économique – émissions de CO2 – augmentation de la concentration de CO2 – réchauffement – impacts sur les activités économiques, par exemple les rendements agricoles. Le modèle est simple: 12 équations!
  • Ces papiers jettent les bases pour l'approche coûts-avantages de la politique climatique: jusqu'au faut-il réduire les émissions de CO2 en comparant ce que cela coûte en croissance économique avec les dommages que cela permet d'éviter?

C'est peut-être ce dernier aspect qui est le plus controversé: peut-on vraiment mettre en balance des pertes de revenus, de profits et d'emploi d'un côté (les coûts de la mitigation) avec des pertes de vies humaines, des migrations massives, l'effondrement de la biodiversité, la disparition des coraux (les coûts des changements climatiques)?

Nordhaus conclut de ses simulations qu'il faut réduire les émissions de CO2, mais dans une proportion relativement modeste. Il propose d'y arriver avec une taxe CO2 harmonisée au niveau mondial. Pour ne pas dépasser le plafond des 2°, il faut, selon ses simulations, une taxe de $72/tC ($20/tCO2) en 2015 qui augmente de quelques 3% par an, en supposant que tous les pays participent (Nordhaus 2008).

William Nordhaus a reçu son "prix Nobel" le même jour que le GIEC publiait son rapport "1.5°". Pourtant, ce rapport devrait profondément déplaire à Nordhaus. Pas tellement parce qu'il a abandonné "son" plafond de 2° de réchauffement, le trouvant trop dangereux. Plutôt parce que les travaux résumés par le GIEC rejettent l'approche coûts-avantages de Nordhaus pour fixer un objectif de réduction. Les coûts de la réduction des émissions ne sont même pas estimés. C'est un impératif moral qui dicte la politique climatique et non les calculs du niveau optimal de réduction. Les simulations publiées par Nordhaus depuis 1975 n'ont jamais conduit au fléchissement, même modeste, des émissions qu'il a préconisé. Il faut espérer et œuvrer pour que le nouvel appel bien plus pressant de la communauté scientifique ait plus de retentissement.

Posted by Philippe Thalmann at 16:45
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Emissions négatives de CO2

Au rythme auquel le monde continue d'émettre du CO2 et d'autres gaz à effet de serre dans l'atmosphère, leur concentration sera bientôt si importante qu'il s'en suivra un réchauffement qui dépassera largement les 2° reconnus comme un maximum tolérable dans l'Accord de Paris. Il faudra alors retirer des gaz à effet de serre de l'atmosphère à une échelle inconnue à ce jour.

Pour comprendre ce que cela signifie, il peut être utile de se représenter un lac suisse tel le lac de Sempach. Ce petit lac de 14,5 km2 entouré de champs et de quelques villages a longtemps souffert de l'infiltration d'engrais agricoles et du déversement d'eaux usées. Ils ont fait proliférer des algues et diminuer drastiquement la concentration d'oxygène. Après l'hécatombe de poissons de 1984, des mesures ont été prises pour oxygéner le lac et réduire les apports de nutriments. La concentration de phosphates a sensiblement baissé mais reste trop élevée. Les pompes continuent de souffler de l'air dans le fonds du lac.

Ce que l'humanité prévoit plus ou moins consciemment de faire, c'est répéter l'expérience du lac de Sempach, mais cette fois avec l'atmosphère planétaire. Elle espère probablement qu'en réduisant un jour les apports de gaz à effet de serre et en mettant en œuvre des mesures de géoingénierie, elle pourra faire baisser la concentration de ces gaz à un niveau compatible avec un réchauffement modéré. Il ne suffira pas de réduire les nouvelles émissions proches de zéro et de planter des arbres à tout va, il faudra massivement retirer du CO2 de l'atmosphère. C'est comme s'il fallait extraire le phosphate du lac de Sempach, une mesure qu'on n'a même pas tentée à l'échelle de ce petit lac.

Posted by Philippe Thalmann at 13:37
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Hypocrisie du désinvestissement des énergies fossiles ?

Vouloir désinvestir des industries des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz naturel) alors que nous avons importé pour 8,9 milliards de francs de ces énergies en moyenne chaque année de 2000 à 2016 (OFEN, Statistique globale de l'énergie 2016, tab. 41), cela fait penser à ces hommes politiques qui entretiennent une maîtresse tout en prônant les valeurs familiales. Ceux qui appellent cela de l'hypocrisie n'ont pas tort et ils n'hésitent pas longtemps avant de brandir cet argument contre tout appel au désinvestissement.

Examinons cet argument de plus prêt. Admettons qu'il soit effectivement "logique" ou "cohérent" ou simplement "honnête" de participer au financement d'une production dont nous profitons aussi. Est-ce vraiment ce que la place financière suisse fait? On va voir que ses investissements dans l'industrie des énergies fossiles dépassent en réalité de loin notre propre consommation de ces énergies.

Prenons, pour commencer, la Banque Nationale Suisse. Dans ses tentatives désespérées pour freiner la hausse du franc suisse contre les autres monnaies de référence, elle a acheté des quantités astronomiques de ces monnaies. Son bilan au 31 décembre 2017 affichait pour 790 milliards de francs de monnaies étrangères, qui sont placées pour l'essentiel dans les marchés financiers des pays correspondants. Les Artisans de la transition ont fait analyser par ISS-Ethix ses placements en actions aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et dans quelques autres entreprises européennes. Seul le placement de 92 milliards de francs a pu être reconstitué. Sur cette somme, 7,4 milliards de francs sont investis dans l'industrie fossile. En calculant les émissions de gaz à effet de serre dues à l'énergie de ces entreprises et en les multipliant par la quote-part de la BNS à leur capitalisation boursière, ISS-Ethix a estimé que la BNS avait financé pour 30 millions de tonnes de CO2eq en 2017. En comparaison, les émissions de gaz à effet de serre liées à l'énergie de la Suisse se sont montées à 37,5 millions de tonnes de CO2eq en 2016 (inventaire OFEV).

En d'autres termes, avec 7,4 milliards de francs, soit 9,3% de son immense portefeuille financier, la BNS finance à elle seule 80% de la production d'énergie fossile consommée en Suisse. Même s'il s'agit de la partie la plus intensive en carbone de son portefeuille, le reste profite aussi à des degrés divers à l'industrie fossile, notamment via les actions d'entreprises productrices d'énergie fossile d'autres pays et les obligations de nations "pétrolières".

La BNS n'est évidemment pas la seule institution financière suisse détenant des placements à l'étranger. South Pole Group a examiné pour le compte de l'Office fédéral de l'environnement comment étaient placés 280 milliards de francs gérés par des fonds de placement suisses en actions (ce montant représente 80% de ces fonds). 4,6% de cet argent sont investis dans des actions d'entreprises de l'industrie fossile. Avec la même méthode que pour la BNS, on peut associer des émissions de gaz à effet de serre de quelques 52 millions de tonnes CO2eq par année à ces investissements.

Il y a encore d'autres acteurs importants du marché financier – les caisses de pension, les assurances, les fonds AVS et Assurance accident, etc. Eux tous détiennent des portefeuilles, pour un total de 824 milliards de francs (fin 2016), qui comprennent également beaucoup de titres d'entreprises de l'industrie fossile. Ils contribuent eux aussi à financer la production d'énergie fossile.

Les données sont encore trop lacunaires pour évaluer l'investissement total de la place financière suisse dans l'industrie fossile, mais il est clair qu'elle finance au moins trois fois et probablement plutôt six fois la production de l'énergie fossile consommée en Suisse. Alors d'accord, pas d'hypocrisie, acceptons de financer la production des énergies fossiles que nous consommons, mais pas plus que cela. Il faut donc immédiatement diviser par six nos investissements dans le secteur des énergies fossiles. Ensuite il faudra continuer de réduire ces investissements à mesure que nous abaisserons notre consommation d'énergie fossile, jusqu'à un désinvestissement total vers le milieu du siècle. La première chose à faire est de désinvestir complètement de l'industrie du charbon, puisque la Suisse n'en utilise pratiquement pas.

Posted by Philippe Thalmann at 11:19
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Couper le budget de l'EPFL malgré les excédents de la Confédération

Hier soir, en séance du Conseil de la faculté ENAC, un membre s'étonnait que la Direction de l'EPFL ait été obligée de couper les budgets de toutes les facultés de 3% alors que la Confédération bouclait une fois encore ses comptes avec un excédent "surprise" de 4,8 milliards de francs, soit 240 fois la coupe imposée à l'EPFL.

La réponse se trouvait dans les bons journaux du même jour: le chef de file de l'UDC au Conseil National, Thomas Aeschi, a proposé une modification du droit des sociétés anonymes qui ferait perdre à la Confédération jusqu'à 2,3 milliards de francs par année en faveur des actionnaires. Cette proposition s'ajoute aux projets d'aligner l'imposition de toutes les entreprises sur le régime de faveur offert aux entreprises à statut spécial (voir mon billet du 30 janvier 2015), de supprimer le droit de timbre d'émission, de ne plus imposer la valeur locative du logement occupé par son propriétaire, d'alléger la fiscalité des couples mariés à doubles revenus élevés, etc.

En clair, pour la majorité actuelle du Parlement, il est plus important d'alléger la fiscalité que d'investir dans l'avenir. On se croirait presque dans l'Amérique de Trump…

Posted by Philippe Thalmann at 7:52
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La numérisation creuse le fossé des compétences et met en péril nos sociétés

Coup sur coup, deux publications* osant prédire l'évolution de l'emploi en Suisse font le même pronostic: la numérisation va bouleverser le monde du travail, principalement en éliminant de nombreux métiers dans les qualifications moyennes à rémunération moyenne – les tâches de production ou administratives répétitives. En revanche, l'emploi devrait croître dans les professions peu qualifiées et rémunérées – restauration, nettoyage, soins, garde d'enfants – et dans les professions les plus qualifiées et rémunérées – management, recherche, formation. Au total, le nombre d'emplois et même la masse salariale pourraient être peu affectés par la numérisation.

Ce que ces prévisions rassurantes n'évoquent pas, c'est l'impact socio-politique de cette évolution. Quand il y a une distribution régulière d'emplois sur une échelle de qualification, chacun peut espérer pour soi ou ses enfants qu'un effort de formation lui permettra de progresser vers l'échelon supérieur. La perspective d'une amélioration de son sort ou au moins de celui de ses enfants est une condition centrale pour le bonheur et, partant, pour la stabilité socio-politique. Si les échelons intermédiaires disparaissent, le fossé de qualification à franchir devient trop grand et beaucoup vont se décourager. Il est à craindre qu'ils voteront encore plus pour toute force politique qui leur promettra de revenir en arrière.

* OECD Economic Surveys – Switzerland, Paris, novembre 2017 / La Vie Economique 91(1-2), SECO, Berne, janvier 2018

Posted by Philippe Thalmann at 10:50
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Une suite qui dérange

Le nouveau film d'Al Gore décrit ses actions aux Etats-Unis et dans le monde entier pour promouvoir la protection du climat. On le voit notamment agir en coulisse des négociations de la COP21 à Paris en novembre-décembre 2015 pour amener l'Inde à lever son embargo contre un accord ambitieux. Le premier ministre indien avait ouvert la conférence en déclarant qu'il ne pouvait pas priver sa population des énergies fossiles bon marché et qu'il ne ressentait aucune obligation morale de le faire, puisque les pays industrialisés avaient construit leur développement pendant 150 ans sur ces énergies. Or, il était impossible d'aboutir à un accord ambitieux sans la participation d'un pays représentant un septième de la population mondiale.

Notre planète ne supporterait pas que les grands pays émergents s'industrialisent sur le modèle des pays d'Europe et d'Amérique du Nord. Heureusement, ce n'est pas nécessaire. De même que la téléphonie se répand rapidement en Afrique sans passer par les lignes fixes, les nouvelles technologies permettent aux pays émergents d'améliorer les conditions de vie de leurs populations sans passer par le déboisement, le charbon et le pétrole. Ils peuvent profiter des nouvelles énergies renouvelables, qui permettent dorénavant de produire de l'électricité de façon centralisée et décentralisée à un coût inférieur à ceux des centrales nucléaires, à charbon et à mazout, surtout si l'on prend en compte les coûts de la pollution. La première étape pour Al Gore et son équipe était de démontrer ceci aux autorités indiennes. Mais encore fallait-il que le pays ait accès à ces nouvelles technologies avec des conditions abordables. Dans le cadre d'un programme de recherche européen avec des partenaires chinois et indiens, nous avions déjà démontré que le transfert des technologies était une condition sine qua non pour que ces pays contribuent à la baisse des émissions de CO2 (Ph. Thalmann, "La politique climatique mondiale passe par des transferts de technologie avec la Chine et l'Inde", La Vie Economique 4, avril 2010, 52-54). Dans son film, Al Gore montre comment il convainc le principal producteur de cellules photovoltaïques aux Etats-Unis de céder sa technologie gratuitement à l'Inde et comment il obtient que la Banque Mondiale accorde à ce pays des crédits avantageux pour construire de vastes parcs solaires. Forte de ces deux engagements, l'Inde finit par accepter l'Accord de Paris, permettant ainsi son succès historique.

PS: On observera qu'Al Gore utilise systématique l'expression de "crise climatique" à la place de "réchauffement climatique" ou "changements climatiques". Il insiste ainsi sur le fait que les effets s'accélèrent et deviennent de plus en grave, en même temps que les gouvernements tardent à prendre les mesures indispensables pour ralentir le processus sous la pression de groupes d'intérêts. La crise climatique est ainsi autant une crise politique qu'une crise environnementale.

Posted by Philippe Thalmann at 9:51
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Promouvoir les grosses cylindrées sous couvert de promouvoir les voitures électriques

On sait que la production des batteries nécessite beaucoup d’énergie. Si cette énergie est d’origine fossile et si le courant qui remplit les batteries est aussi produit avec des énergies fossiles, alors une voiture électrique ne fait pas beaucoup pour le climat. La réalité n’est pas aussi sombre, mais même si elle l’était, le bilan CO2 de la Suisse ne serait pas dégradé par les voitures électriques, puisque ni les batteries ni le courant fossile ne sont produits en Suisse. Or, le Parlement prépare un système qui aura pour effet que chaque nouvelle voiture électrique vendue contribuera à dégrader le bilan CO2 de la Suisse. Pour comprendre comment il va réussir cet exploit contraire aux lois de la physique et peu souhaitable par rapport aux objectifs de réduction des émissions, il faut revenir sur la régulation des émissions de CO2 des nouvelles voitures (j’écris « nouvelles voitures » pour ne pas devoir écrire chaque fois « voitures de tourisme immatriculées pour la première fois »).

La loi sur le CO2 limite les émissions spécifiques (ce sont les émissions théoriques par Km parcouru dans les conditions idéales utilisées pour les mesurer) des nouvelles voitures à 130 g/km depuis la fin 2015. Cela ne signifie pas qu’il est interdit de mettre en circulation une voiture émettant plus de 130 g de CO2/km. Pour commencer, la valeur cible est adaptée au poids à vide du véhicule: les voitures pesant plus lourd que la moyenne des voitures immatriculées deux ans plus tôt (1532 kg pour 2017) bénéficient d'une valeur cible plus élevée. Si les émissions dépassent encore cette valeur cible spécifique, le dépassement est sanctionné avec un tarif progressif. Prenons par exemple la Porsche Cayenne S diesel; son poids à vide est de 2260 kg, donc sa valeur cible est de 163,3 g/km. Elle émet effectivement, selon homologation, 215 g/km, d'où un dépassement de 51 g/km. L'importateur qui vend cette voiture doit s’acquitter d’une sanction de 6'907 francs (prix indicatif de la voiture: environ 108'000 francs).

Par hypothèse, l'importateur répercute cette sanction sur le prix, ce qui devrait décourager l’achat de voitures émettant plus que la valeur cible. Mais cette sanction a été perçue comme trop lourde pour toutes les personnes qui sont obligées d’acheter des voitures puissantes. Dès lors, la loi prévoit que le dépassement ne soit pas calculé voiture par voiture mais pour l’ensemble des voitures vendues au cours d’une année par un importateur ou groupement d'importateurs (son "parc de voitures"). Ainsi, il suffit que notre importateur vende une Toyota Prius 1.8 Hybride (poids 1'400 kg, valeur cible 124 g/km, émissions 70 g/km, dépassement –53 g/km) pour qu’il puisse vendre la Porsche sans sanction. Les voitures électriques sont inclues dans le calcul des émissions d'un parc de voitures. Cela signifie que la vente d’une Renault Zoé par exemple (poids 1'480 kg, valeur cible 127.6 g/km, émissions 0 g/km, dépassement –127 g/km) permet de vendre deux Porsche Cayenne et une demie sans sanction. En d’autres termes, la famille P (« propre », « prudente », « pauvre » ?) qui achète une voiture moyenne émettant 70 g/km permet à la famille R (« réalo », « riche ») d’acheter une voiture émettant 215 g/km sans sanction. Si deux familles P achètent des Renault Zoé, elles permettent à cinq familles R d'acheter des voitures dépassant largement la valeur cible. Les familles P auront peut-être eu le sentiment d’avoir fait un effort pour le climat, mais il n’en est rien.

Avec ce système, on s’assure que les émissions de l’ensemble des nouvelles voitures ne soient pas inférieures à la valeur cible, donc que les Suisses n’achètent pas des voitures trop sobres en carburant. En fait, ce n’est pas encore une garantie suffisante. Le Conseil fédéral propose donc que les voitures électriques comptent double dans le calcul des émissions d’une flotte. Avec cette proposition, l'importateur qui vendra une Renault Zoé dégagera un "déficit" d'émissions de 254 g, ce qui lui permettra de vendre cinq Porsche Cayenne sans sanction.

Si toutes ces voitures parcourent 200'000 kilomètres au cours de leur vie, les émissions seront 38% plus élevées que si les six familles avaient acheté des voitures émettant chacune 130 g/km. En admettant donc que la sanction a un effet incitatif et les familles achèteraient des voitures conformes à la valeur cible si elles devaient payer une sanction pour son dépassement, alors l'achat d'une voiture électrique, en supprimant beaucoup de sanctions, peut conduire à une augmentation des émissions de CO2 en Suisse.

La surpondération des voitures électriques est présentée comme une mesure d’encouragement à leur vente. Comment est-ce possible ? Le raisonnement est que la sanction que la vente d’une voiture électrique permet d’éviter est "ristournée" à l'acheteur d'une telle voiture. Dans mon exemple ci-dessus, l'achat de la Renault Zoé permet d'éviter 34'500 francs de sanction pour les cinq Porsche Cayenne. Par conséquent, le prix de vente de la voiture électrique pourrait être réduit de ces sanctions qu’elle permet d’éviter. Rien ne garantit que cela se passe réellement ainsi, ce serait même surprenant par rapport à ce qu’on connaît de la répercussion des taxes. Il est beaucoup plus plausible de supposer que les 34'500 francs économisés seront répartis pour un tiers à la charge de ceux qui achètent les voitures déclenchant les sanctions, un tiers au bénéfice de celui qui achète la voiture permettant de l’éviter et un tiers pour le vendeur lui-même. Il resterait quand même encore 11'500 francs de bonus pour la voiture électrique. Pas sûr que cela soit suffisant pour motiver l’achat de ces voitures, surtout quand les consommateurs auront compris qu’un tel achat nuit au climat à cause du mécanisme de compensation.

De l'avis du Conseiller national Fabio Regazzi, l'incitation pour l'achat de voiture électrique n'est pas suffisante. Il a proposé dans une motion que les crédits d'émission des voitures électriques comptent pour un facteur 3,5. Dans notre exemple, la vente d'une seule Renault Zoé créerait des crédits de 444 gCO2, de quoi permettre la vente de presque neuf Porsche Cayenne sans sanction dans le régime actuel! Sous couvert de favoriser les voitures électriques, la motion va surtout soulager les importateurs et les amateurs de grosses cylindrées. On observera que Fabio Regazzi appartient aux comités politiques du TCS et de l'ASTAG…

Posted by Philippe Thalmann at 11:15
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Si les loyers avaient suivi les coûts, ils seraient beaucoup plus bas

Depuis leur pic à 7% en 1992, les taux d'intérêt hypothécaire ont baissé graduellement jusqu'à 1% environ aujourd'hui. Or, les frais financiers (pour capitaux propres et empruntés) représentent la part principale des coûts du propriétaire-bailleur. Dans un système de régulation des loyers fondés sur les coûts, on s'attend à ce qu'une telle baisse de la composante principale des coûts des propriétaires se soit traduit en une baisse des loyers. En réalité, l'indice suisse des loyers était 34.5% plus élevé en novembre 2016 qu'en novembre 1992.

Pour comprendre à quel niveau l'indice des loyers pourrait se trouver si les loyers avaient suivi la baisse des coûts, j'ai calculé dans une note technique l'indice des loyers selon différentes méthodes, notamment l'ajustement selon la méthode relative ou selon les coûts effectifs d'un propriétaire représentatif.

Je montre par exemple qu'un logement de référence mis en location pour 1'500 CHF en 1992 se loue aujourd'hui (en 2016) pour 2'017 CHF, soit 34% de plus, si son loyer a exactement suivi l'indice des loyers. Il se louerait pour la moitié, soit environ 1'000 CHF, si le propriétaire avait appliqué chaque année la méthode relative du droit du bail.

L'indice des loyers représente environ un cinquième de l'indice des prix à la consommation (IPC). Par conséquent, une évolution différente de l'indice des loyers aurait aussi conduit à une évolution différente de celle de l'IPC, en l'occurrence une progression encore plus faible. Ceci est également démontré dans cette note.

Je montre ainsi que si tous les loyers avaient été ajustés selon la méthode relative du droit du bail, l'indice des prix à la consommation aurait déjà diminué à plusieurs reprises dans les années 1990 et il serait aujourd'hui (en 2016) au même niveau qu'au début des années 1990 au lieu d'être 25% plus élevé.

Posted by Philippe Thalmann at 15:20
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Un plancher est-il atteint pour le taux d'intérêt de référence?

Dans un "Investment alert" le 1er juin 2017 et dans son Moniteur immobilier du 2e trimestre 2017 (p.9), Credit Suisse annonce que le taux d'intérêt de référence pour la méthode relative du droit du bail ne peut plus diminuer après avoir été abaissé à 1,5% au 1er juin 2017:

"Le taux moyen s’inscrit en repli constant depuis 2009, bien que la dynamique ralentisse progressivement. Il devrait passer sous le seuil de 1,375% pour que le taux de référence soit abaissé à 1,25%. Un tel scénario nous paraît très improbable puisque le creux a déjà été franchi pour les échéances à plus long terme et que les taux ne devraient pas diminuer sur les durées."

Pourtant, la grande majorité des banques proposent aujourd'hui des hypothèques à taux fixe pour 10 ans pour des taux inférieurs à 1,75%, et des taux encore sensiblement plus faibles pour des durées plus courtes. Alors est-il vraiment si peu probable que le taux moyen des hypothèques en cours tombe sous la barre de 1,375%?

Le graphique ci-dessous décrit la répartition des hypothèques en cours par tranche de taux au 31 mars 2017. Je l'ai construit à partir des mêmes données qui sont utilisées par l'Office fédéral du logement pour calculer le taux hypothécaire moyen. Avec ces données, il s'établit à 1,61%.

A la date du relevé, le 31 mars, 75% des hypothèques (en valeur) coûtaient 1,75% ou moins à leurs débiteurs. La moyenne (pondérée) des taux est tirée vers le haut par les 25% des hypothèques contractées à un taux plus élevé. Si toutes ces hypothèques étaient renouvelées à un taux compris entre 1,5 et 1,75%, le taux moyen tomberait à 1,328%, soit largement de quoi justifier l'abaissement du taux d'intérêt de référence à 1,25%.

Posted by Philippe Thalmann at 7:48
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Faut-il rembourser son emprunt hypothécaire?

Une question qu'on me pose souvent. En effet, rembourser son emprunt signifie moins d'intérêts à déduire de son revenu imposable, donc plus d'impôts à payer. C'est d'ailleurs ce que répètent nos conseillers préférés, les instituts qui nous accordent des crédits hypothécaires. Pourtant c'est faux.

C'est faux parce qu'on ne regarde qu'une partie de la facture d'impôt. Si vous avez la possibilité d'amortir votre emprunt, c'est que vous avez des économies "libres", dépassant les liquidités que vous devez conserver à titre de précaution. Les intérêts que vous touchez sur ces économies sont (généralement) soumis à l'impôt. Prenons un exemple. Vous avez encore 100'000 francs de dette à 2% et vous avez 100'000 francs d'économies placées à 1%. Vous payez donc 2'000 francs d'intérêts déductibles du revenu imposable et vous gagnez 1'000 francs d'intérêts à ajouter au revenu imposable. Admettons que votre taux d'imposition (marginal) sur le revenu (Confédération + canton + commune) est de 25%. L'impact de cet arrangement sur votre revenu après impôt est de –2'000 x (1-25%) + 1'000 x (1-25%) = –750 francs. En effet, la dette vous coûte effectivement 1,5% et vos économies rapportent effectivement 0,75%. Si vous utilisez vos économies pour rembourser l'emprunt, il n'y a plus d'impact sur votre revenu, donc vous économisez les 750 francs. La déductibilité des intérêts payés implique simplement que vous pouvez déduire de votre revenu imposable l'excédent d'intérêt que coûte l'emprunt par rapport au rendement du placement de vos économies. Si vous pouviez placer votre argent à 2%, ce serait équivalent de rembourser ou non. La seule chose qui compte, c'est la différence de taux d'intérêt entre votre emprunt hypothécaire et le placement de vos économies.

Pourquoi le banquier ne vous explique-t-il pas ceci? Parce que vos économies sont typiquement déposées sur un compte d’épargne où elles rapportent disons 0.2% pendant que vous avez un emprunt hypothécaire coûtant disons 2%. Cela signifie que la banque « emprunte » à 0.2% pour prêter à 2%. Vous payez 2% et encaissez 0.2%. Les impôts n’y changent rien de fondamental. Avec un taux d'impôt de 25%, l’emprunt vous coûte effectivement 1.5% et le compte d’épargne rapporte effectivement 0.15%.

Vous avez seulement intérêt à ne pas rembourser votre dette hypothécaire si vous parvenez à placer l’argent que cela vous permet de garder à un taux d’intérêt plus élevé que celui de votre crédit hypothécaire, à risque égal, donc en fait sans risque puisque votre dette hypothécaire est sans risque pour vous, vous devez la rembourser. Si vous avez accès à un placement non imposable (p.ex. 2e ou 3e pilier), alors il faut comparer son rendement au coût de la dette après impôt. Dans mon exemple, ne remboursez pas si vous pouvez placer sans risque à 2% soumis à l’impôt sur le revenu ou à 1.5% sans impôt.

Posted by Philippe Thalmann at 9:16
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